Rencontre neuroatypique

Asexualité, demisexualité et neurodivergence : nommer son rapport au désir

Asexualité, demisexualité, spectre gris : des définitions claires, ce qui relève de l'orientation et ce qui relève du sensoriel, et comment en parler tôt sans se justifier.

9 minPar atypiklove

« Je croyais que j'attendais la bonne personne. En fait, j'attendais surtout de connaître la personne. » Cette phrase revient souvent chez celles et ceux qui découvrent tard le mot demisexuel. Avant de trouver le mot, beaucoup ont essayé les explications disponibles : trop exigeant·e, trop cérébral·e, bloqué·e, en retard.

Le vocabulaire du spectre asexuel n'est pas un jargon militant. C'est un outil de précision. Il permet de dire ce qu'on ressent sans passer par la négation de ce que les autres ressentent, et sans se demander à chaque rencontre ce qui ne fonctionne pas chez soi.

Cet article ne diagnostique rien et ne prétend expliquer personne. Il propose des repères pour nommer son rapport au désir, distinguer ce qui relève de l'orientation de ce qui relève d'autre chose, et construire une relation du spectre asexuel qui ne repose pas sur le sacrifice d'un seul côté.

Des définitions qui ne se confondent pas

L'asexualité désigne l'absence d'attirance sexuelle pour autrui, ou une attirance très faible. Les travaux récents la traitent comme une orientation sexuelle à part entière, au même titre que les autres, et non comme un dysfonctionnement.

Le spectre comprend plusieurs positions couramment nommées :

  • asexuel·le : peu ou pas d'attirance sexuelle envers d'autres personnes ;
  • gris-asexuel·le ou graysexual : une attirance rare, faible, ou seulement dans des circonstances précises ;
  • demisexuel·le : une attirance qui n'apparaît qu'après l'installation d'un lien émotionnel fort ;
  • allosexuel·le : le terme qui désigne, par contraste, les personnes qui ressentent l'attirance sexuelle de manière courante.

Deux distinctions évitent la plupart des malentendus. D'abord, l'attirance sexuelle n'est pas la libido : on peut avoir une libido et aucune attirance dirigée vers quelqu'un. Ensuite, l'attirance sexuelle n'est pas l'attirance romantique : beaucoup de personnes du spectre veulent une histoire d'amour, un foyer, une vie partagée. La recherche sur le spectre ace observe d'ailleurs des profils de désir bien différents selon qu'une personne se dit asexuelle, gris-asexuelle ou demisexuelle, ce qui confirme que ces mots ne sont pas interchangeables.

Ce que l'asexualité n'est pas

Une baisse de désir passagère n'est pas une orientation. Après un deuil, un épisode dépressif, une naissance, une période de surcharge, le désir peut se retirer puis revenir. L'orientation, elle, décrit une manière stable de fonctionner, souvent repérable rétrospectivement bien avant la relation actuelle.

Une orientation ne se reconnaît pas non plus à la souffrance qu'elle cause. La détresse dans le couple et l'asexualité vient rarement de l'asexualité elle-même : elle vient plus souvent de l'obligation ressentie, du sentiment de décevoir, ou des remarques accumulées. C'est un point important, y compris pour les professionnels : un manque de désir qui n'inquiète pas la personne concernée n'a pas à être traité comme un problème à réparer.

Enfin, l'asexualité n'est ni une conséquence d'un trauma, ni un effet de la neurodivergence. Établir ces causalités à la place de quelqu'un revient à lui retirer le droit de se décrire.

Asexualité et autisme : ce que l'on observe, ce que l'on ne conclut pas

Les études qui interrogent des adultes autistes sur leur orientation relèvent une plus grande diversité que dans la population générale, avec davantage de personnes se décrivant hors des cases attendues, y compris du côté asexuel. C'est une co-occurrence observée, rien de plus.

Une observation n'est pas une explication. Le lien entre asexualité et autisme peut se lire de plusieurs manières, et plusieurs peuvent être vraies en même temps :

  • une moindre perméabilité aux scripts sociaux, donc moins de raisons de se déclarer hétérosexuel·le par défaut ;
  • un rapport plus littéral au vocabulaire, qui rend le mot juste plus facile à adopter quand on le rencontre ;
  • une familiarité avec les communautés en ligne, où ce vocabulaire circule depuis longtemps ;
  • une attention fine à ses propres sensations, qui permet de repérer l'absence d'attirance plutôt que de la recouvrir.

Ce que cette co-occurrence ne dit pas : que l'autisme cause l'asexualité. Beaucoup de personnes autistes sont allosexuelles, avec un désir très présent. Traiter l'asexualité comme un trait autistique reviendrait à la faire redescendre au rang de symptôme, exactement ce contre quoi le mot a été forgé.

Nommer son orientation n'est pas produire un certificat. C'est cesser de chercher une explication à quelque chose qui n'est pas un problème.

Distinguer l'orientation, le sensoriel et le médicament

Trois questions se ressemblent de loin et n'ont ni le même sens ni le même interlocuteur.

L'orientation répond à : vers qui, et dans quelles conditions, l'attirance apparaît-elle. Le vécu sensoriel répond à : ce contact précis, dans ce contexte précis, est-il tolérable. Une personne peut désirer quelqu'un et ne pas supporter un drap rêche, une odeur de lessive, une lumière, une texture. Ce n'est pas de l'asexualité, c'est une contrainte sensorielle, et elle se travaille sur le terrain sensoriel. Notre article sur la surcharge sensorielle et l'intimité détaille ces ajustements concrets.

La troisième question est médicale. Certains traitements, dont plusieurs antidépresseurs, ont parmi leurs effets indésirables connus une baisse de la libido. Une fatigue durable, une douleur, un trouble du sommeil, un déséquilibre hormonal agissent aussi sur le désir. Le sujet libido et neurodivergence se complique ici, parce que beaucoup de personnes neurodivergentes prennent un traitement au long cours et hésitent à aborder ce point en consultation.

Le repère utile est temporel plutôt que théorique : si la manière de ressentir a changé après un événement identifiable, il vaut la peine d'en parler à un médecin, sans jamais modifier ou arrêter un traitement de sa propre initiative. Si elle a toujours été ainsi, la question de l'orientation devient plus pertinente que celle de la cause.

En parler tôt, sans avoir à se justifier

Le réflexe fréquent consiste à repousser la conversation jusqu'au moment où elle devient inévitable, c'est-à-dire le pire moment possible. Le dire tôt évite d'accumuler une dette de non-dits.

Le profil est le premier endroit où poser l'information, sans en faire une confession. Une ligne sobre suffit : « demisexuel·le, l'attirance vient avec le lien » ou « sur le spectre asexuel, je cherche une relation romantique ». Notre guide pour écrire une bio de site de rencontre neuroatypique montre comment formuler ce genre de phrase sans qu'elle prenne toute la place.

Quelques principes rendent la conversation plus simple :

  • annoncer plutôt que se défendre : c'est une information sur soi, pas une faute à instruire ;
  • décrire au présent ce qui est vrai pour soi, sans promettre une évolution pour rassurer ;
  • ne pas transformer l'échange en cours de vocabulaire : le mot suffit, l'explication vient si on la demande ;
  • accepter que l'autre ait besoin d'un temps de réflexion, et que sa réponse puisse être non ;
  • refuser les négociations qui commencent par « on pourrait quand même essayer, on verra bien ».

Sur une plateforme pensée pour les rencontres entre personnes neurodivergentes, cette annonce coûte souvent moins cher qu'ailleurs, parce que dire ses besoins y est déjà l'usage plutôt que l'exception.

Construire une intimité qui n'est pas un compromis à sens unique

Un couple mixte, où une personne est allosexuelle et l'autre sur le spectre, n'est ni condamné ni automatiquement viable. Ce qui fait la différence, c'est la répartition de l'effort.

Le schéma qui échoue est simple à reconnaître : une personne dit oui à des rapports qu'elle ne désire pas pour éviter un conflit, l'autre se sent coupable de désirer, et personne ne parle. Le consentement s'y délite doucement, sans qu'aucune règle explicite n'ait été franchie. Un accord obtenu par usure n'est pas un accord.

Le schéma qui tient repose sur plusieurs appuis :

  • un vocabulaire commun pour distinguer ce qui est souhaité, ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas ;
  • la reconnaissance que la frustration de la personne allosexuelle est réelle et légitime, sans qu'elle devienne une facture à payer ;
  • des formes d'intimité qui comptent pour elles-mêmes, et pas seulement comme préliminaires : contact, présence, rituels, sommeil partagé ;
  • la possibilité de revoir l'accord, dans les deux sens, sans que cela ouvre un procès ;
  • pour certains couples, une ouverture explicitement négociée, qui n'a de sens que si elle vient des deux.

Ces conversations demandent une clarté que l'implicite ne fournit jamais. Nos repères pour communiquer avec un partenaire autiste s'appliquent bien ici : dire les choses en termes concrets vaut mieux qu'espérer être deviné·e.

Si le désaccord porte sur un besoin structurant pour l'un des deux, l'honnêteté peut conduire à se séparer. Ce n'est pas un échec de la personne asexuelle, ni de la personne allosexuelle. C'est une incompatibilité, et la nommer tôt évite des années de reproches mutuels.

Trouver des gens qui n'ont pas besoin de l'explication complète

L'épuisement, dans ces parcours, vient rarement du sujet lui-même. Il vient de la répétition : reformuler, rassurer, prouver qu'on ne rejette pas l'autre personnellement. À la longue, certains renoncent à chercher plutôt que de recommencer.

Se rapprocher d'espaces où le vocabulaire circule déjà change la fatigue de nature. La communauté neurodivergente d'Atypiklove rassemble des profils pour qui expliquer un fonctionnement n'a rien d'exceptionnel, ce qui laisse plus d'énergie pour la rencontre elle-même.

Et si le mot juste n'est pas encore trouvé, ce n'est pas grave. Aucune étiquette n'est obligatoire, aucune n'est définitive, et aucune ne doit être méritée par un questionnaire. On peut très bien dire « je ne sais pas encore comment ça marche chez moi, voilà ce que je sais » et avancer avec ça.

Sources et repères

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